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Antibiorésistance : la France mobilisée face à une menace sanitaire mondiale

Antibiorésistance : la France mobilisée face à une menace sanitaire mondiale

La semaine mondiale de sensibilisation met en lumière l’urgence d’agir contre la résistance aux antibiotiques

Du 18 au 24 novembre 2025 se tient la Semaine mondiale de sensibilisation à la résistance aux antimicrobiens, une période cruciale durant laquelle les acteurs de santé publique français et internationaux publient un état des lieux alarmant. La résistance des bactéries aux antibiotiques, ou antibiorésistance, fait l’objet d’une surveillance renforcée en France, dans une démarche qui englobe la santé humaine, animale et environnementale selon l’approche « Une seule santé ».

L’Organisation Mondiale de la Santé a publié le rapport 2025 du dispositif GLASS, basé sur plus de 23 millions de prélèvements bactériologiques issus de 104 pays en 2023. Ce document révèle des niveaux préoccupants de résistance bactérienne à travers le monde, avec une augmentation particulièrement marquée chez les pathogènes Gram-négatif.

L’antibiorésistance représente l’une des dix menaces les plus graves pour la santé mondiale, nécessitant une mobilisation urgente et coordonnée.

La France se positionne en première ligne de ce combat sanitaire. Le pays se classe au 5e rang des pays européens les plus consommateurs d’antibiotiques en 2022, une statistique qui souligne l’ampleur du défi à relever. Paradoxalement, grâce à son réseau de surveillance performant et à l’utilisation de nouveaux antibiotiques en milieu hospitalier, la France figure parmi les pays européens avec la plus faible proportion de résistances.

Une stratégie nationale ambitieuse prolongée jusqu’en 2027

Face à cette menace, le ministère de la Santé a déployé une Stratégie nationale 2022-2025 de Prévention des Infections et de l’Antibiorésistance, comprenant 42 actions concrètes. En février 2025, le Directeur général de la Santé a annoncé la prolongation de deux ans de cette stratégie, portant son terme à fin 2027. Cette extension permettra de poursuivre les actions initiées et de travailler à l’amélioration des indicateurs de suivi.

La prolongation s’accompagne d’une priorisation sur trois axes essentiels : le renforcement de la sensibilisation du grand public, l’intensification des efforts de prévention, et l’évaluation du maillage territorial. Cette approche pragmatique reconnaît que la lutte contre l’antibiorésistance nécessite un engagement de long terme et une adaptation constante des stratégies mises en œuvre.

La Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) a développé un outil de datavisualisation permettant de suivre en temps réel les pratiques de prescriptions d’antibiotiques des médecins généralistes. Cet outil constitue un levier essentiel pour identifier les zones géographiques et les situations cliniques où des efforts supplémentaires de formation et de sensibilisation sont nécessaires.

L’approche « Une seule santé » : une vision globale et intégrée

L’originalité et la force de la stratégie française résident dans son adoption de l’approche « Une seule santé » (One Health). Cette philosophie reconnaît les liens indissociables entre santé humaine, santé animale et préservation des écosystèmes. L’antibiorésistance ne connaît pas de frontières : les bactéries résistantes circulent entre les humains, les animaux d’élevage, les animaux domestiques et l’environnement.

La France pilote, via l’Inserm, l’action conjointe européenne dédiée à la lutte contre la résistance aux antimicrobiens et les infections associées aux soins (EU-JAMRAI 2). Ce leadership européen témoigne de l’engagement français à partager son expertise et à coordonner les efforts à l’échelle continentale.

La surveillance intégrée constitue un pilier de cette approche. Un groupe de travail conjoint Anses/Santé publique France a été lancé en 2025 pour développer une surveillance qui transcende les cloisonnements sectoriels traditionnels. Cette surveillance globale permettra de mieux comprendre les voies de transmission de la résistance et d’identifier les points d’intervention prioritaires.

L’environnement joue un rôle crucial mais souvent sous-estimé dans la propagation de l’antibiorésistance. Les effluents hospitaliers, les eaux usées urbaines et les rejets agricoles peuvent contenir des bactéries résistantes et des résidus d’antibiotiques. Ces substances favorisent le développement et la sélection de bactéries résistantes dans les milieux aquatiques et les sols. La stratégie française intègre désormais pleinement cette dimension environnementale, avec des actions visant à réduire les rejets et à améliorer le traitement des effluents.

La recherche française à la pointe de l’innovation

Le Programme Prioritaire de Recherche (PPR) sur l’Antibiorésistance, piloté par l’Inserm et lancé en 2021, constitue l’un des piliers de la réponse française. À l’occasion de son 5ème anniversaire, le PPR a organisé un colloque scientifique le 19 novembre 2025 au PariSanté Campus. Ce programme bénéficie d’un financement de 40 millions d’euros sur dix ans, une enveloppe significative qui témoigne de la priorité accordée à cette thématique.

Le PPR a été prolongé jusqu’en 2026, avec un appel à projets complémentaire lancé en 2025 pour explorer les champs insuffisamment étudiés. Les axes de recherche prioritaires incluent la découverte de nouvelles molécules antibiotiques, le développement d’alternatives aux antibiotiques (phagothérapie, immunothérapie), l’amélioration des outils diagnostiques rapides, et la compréhension des mécanismes de transmission de la résistance.

Le Partenariat européen sur la résistance aux antimicrobiens a lancé le 18 novembre 2025 un appel à projets international pour explorer de nouveaux traitements, avec un budget total de plus de 28 millions d’euros. La France participe activement à cet appel via l’Agence Nationale de la Recherche (ANR), démontrant sa volonté de contribuer à l’effort collectif européen.

Les chercheurs français excellent dans plusieurs domaines clés. Les travaux sur les mécanismes moléculaires de la résistance permettent de mieux comprendre comment les bactéries développent et transmettent leurs capacités de résistance. Les études épidémiologiques analysent les patterns de diffusion des bactéries résistantes dans les différents environnements. Enfin, les recherches en sciences sociales explorent les facteurs comportementaux et organisationnels qui influencent la consommation d’antibiotiques et la mise en œuvre des bonnes pratiques.

Sensibiliser et éduquer : un défi majeur

La sensibilisation du grand public constitue un axe prioritaire de la stratégie française. Le programme e-Bug France, dédié à l’enseignement des micro-organismes et à la prévention de l’antibiorésistance, met à disposition des ressources pédagogiques pour les écoles et le grand public. Ces outils éducatifs visent à construire dès le plus jeune âge une compréhension des enjeux et une culture du bon usage des antibiotiques.

La campagne « Antibiomalin », accessible sur le site santé.fr, fournit des informations claires et accessibles sur le bon usage des antibiotiques. Les messages clés sont simples mais essentiels : ne pas prendre d’antibiotiques sans prescription médicale, respecter scrupuleusement la posologie et la durée du traitement, ne jamais interrompre un traitement prématurément, et surtout, ne jamais partager ses antibiotiques avec d’autres personnes, même si elles présentent des symptômes similaires.

Les professionnels de santé jouent un rôle crucial dans cette sensibilisation. Les pharmaciens, en première ligne de contact avec les patients, ont désormais la possibilité de réaliser des tests rapides d’orientation diagnostique pour les angines. Ces tests permettent de distinguer en quelques minutes les angines bactériennes, qui nécessitent des antibiotiques, des angines virales, pour lesquelles les antibiotiques sont inutiles. Cette pratique contribue significativement à réduire les prescriptions inappropriées.

Les médecins généralistes bénéficient de formations continues sur le bon usage des antibiotiques et sur les alternatives thérapeutiques disponibles. Des outils d’aide à la prescription sont développés et diffusés, intégrant les dernières recommandations et facilitant la prise de décision clinique. L’objectif est de promouvoir une prescription raisonnée, basée sur des critères cliniques précis et sur l’utilisation de tests diagnostiques appropriés.

Les enjeux en milieu hospitalier

Les établissements de santé représentent un environnement particulièrement critique dans la lutte contre l’antibiorésistance. La concentration de patients fragiles, immunodéprimés ou porteurs d’infections graves, combinée à une utilisation intensive d’antibiotiques, crée des conditions favorables à l’émergence et à la diffusion de bactéries résistantes.

La Stratégie nationale met l’accent sur la prévention des infections associées aux soins (IAS). Ces infections, contractées lors d’un séjour dans un établissement de santé, concernent environ 5% des patients hospitalisés en France. La réduction de l’incidence des IAS diminue mécaniquement le besoin de traitements antibiotiques et donc la pression de sélection favorisant l’émergence de résistances.

Les mesures de prévention incluent le renforcement de l’hygiène des mains, pierre angulaire de la prévention des infections. L’OMS et l’UNICEF ont récemment publié de nouvelles directives sur l’hygiène des mains en milieu communautaire, élargissant le périmètre d’action au-delà des seuls établissements de santé. L’utilisation appropriée de solutions hydro-alcooliques, le port de gants et d’équipements de protection individuelle selon les situations, et l’application rigoureuse des protocoles d’asepsie lors des gestes invasifs sont autant de pratiques essentielles.

La surveillance de la consommation d’antibiotiques en milieu hospitalier s’est considérablement développée. Des indicateurs standardisés permettent de comparer les pratiques entre établissements et d’identifier les services où des efforts d’optimisation sont nécessaires. Les équipes opérationnelles d’hygiène hospitalière et les référents en antibiothérapie travaillent conjointement pour promouvoir le bon usage des antibiotiques.

Les biosimilaires et les procédures de référencement des antibiotiques font l’objet de discussions dans le cadre du projet de loi de financement de la sécurité sociale. Ces aspects réglementaires et économiques influencent l’accès aux traitements et les pratiques de prescription.

Les défis persistants et les perspectives d’avenir

Malgré les progrès accomplis, de nombreux défis demeurent. Environ 800 000 personnes sont infectées chaque année par des bactéries résistantes, un chiffre qui illustre l’ampleur du problème. Les conséquences sont multiples : échecs thérapeutiques, prolongation des durées d’hospitalisation, nécessité de recourir à des antibiotiques de dernier recours plus toxiques, et augmentation de la mortalité.

Les disparités territoriales constituent un enjeu majeur. Les pratiques de prescription varient considérablement selon les régions, certaines zones présentant des taux de consommation d’antibiotiques nettement supérieurs à la moyenne nationale. Ces disparités reflètent des différences dans l’offre de soins, dans la formation des professionnels, et dans la culture médicale locale. L’évaluation du maillage territorial, identifiée comme une priorité lors de la prolongation de la stratégie, vise à réduire ces inégalités.

L’accès aux diagnostics rapides reste insuffisant, particulièrement en médecine de ville. Les tests permettant d’identifier rapidement l’agent pathogène responsable d’une infection et son profil de résistance sont encore trop peu disponibles en dehors des hôpitaux. Leur développement et leur diffusion constituent un levier essentiel pour améliorer la pertinence des prescriptions antibiotiques.

La dimension internationale est cruciale. Les bactéries résistantes circulent sans considération des frontières nationales, transportées par les voyageurs, les échanges commerciaux, et les migrations animales. La France participe activement aux instances internationales dédiées à l’antibiorésistance, notamment l’OMS, l’Organisation mondiale de la santé animale (OMSA), et les structures européennes. Le rayonnement international de la France, objectif affiché de la stratégie nationale, passe par le partage d’expertise, la contribution aux réseaux de surveillance globaux, et le soutien aux pays à ressources limitées.

L’impact de la pandémie de COVID-19

La pandémie de COVID-19 a eu des effets contrastés sur la problématique de l’antibiorésistance. D’un côté, les mesures barrières et la distanciation sociale ont réduit la circulation de nombreux pathogènes, entraînant une baisse temporaire de la consommation d’antibiotiques pour certaines infections. D’un autre côté, la prescription d’antibiotiques en contexte de COVID-19, parfois inappropriée en l’absence de surinfection bactérienne avérée, a pu favoriser l’émergence de résistances.

La pandémie a également mis en lumière l’importance d’une surveillance épidémiologique robuste et réactive. Les systèmes de surveillance de l’antibiorésistance ont bénéficié des investissements consentis pour le suivi de la COVID-19, avec une amélioration des outils de collecte et d’analyse des données. Cette dynamique doit être préservée et amplifiée.

Actions concrètes pour les citoyens

Chaque citoyen peut contribuer à la lutte contre l’antibiorésistance par des gestes simples. Ne prendre des antibiotiques que sur prescription médicale reste la règle d’or. Respecter strictement la posologie, la durée du traitement et les modalités de prise (avec ou sans repas, intervalles entre les prises) garantit l’efficacité du traitement et limite les risques de développement de résistances.

La prévention des infections constitue un levier majeur. Les gestes barrières, bien connus depuis la pandémie de COVID-19, restent efficaces pour prévenir de nombreuses infections : lavage régulier des mains, port du masque en cas de symptômes respiratoires, aération des locaux, et respect des règles d’hygiène alimentaire. Moins on développe d’infections, moins on a besoin d’antibiotiques.

La vaccination joue également un rôle important. Certains vaccins préviennent des infections bactériennes (pneumocoque, méningocoque, coqueluche) et réduisent donc directement le besoin d’antibiotiques. D’autres vaccins, dirigés contre des virus, préviennent les surinfections bactériennes qui surviennent parfois après une infection virale (grippe, COVID-19).

Une mobilisation qui doit s’amplifier

La lutte contre l’antibiorésistance représente un défi sanitaire majeur du 21ème siècle, comparable dans son ampleur aux enjeux du changement climatique. Elle nécessite une mobilisation de l’ensemble de la société : pouvoirs publics, professionnels de santé, chercheurs, industriels, agriculteurs, vétérinaires, et bien sûr citoyens.

La Semaine mondiale de sensibilisation de novembre 2025 rappelle l’urgence d’agir. Les stratégies sont en place, les connaissances scientifiques progressent, les outils se développent. Le défi consiste désormais à transformer ces atouts en actions concrètes et mesurables, à maintenir la mobilisation dans la durée, et à adapter constamment les approches face à l’évolution des résistances.

L’antibiorésistance n’est pas une fatalité. Les succès obtenus dans certains pays qui ont mis en œuvre des politiques volontaristes démontrent qu’il est possible d’inverser la tendance. La France, forte de son système de santé de qualité, de son excellence scientifique, et de sa capacité à mobiliser l’ensemble des acteurs, dispose de tous les atouts pour relever ce défi. La prolongation de la stratégie nationale jusqu’en 2027 témoigne de cette détermination à agir avec constance et efficacité.

Les antibiotiques ont révolutionné la médecine moderne, permettant de soigner des infections autrefois mortelles et de réaliser des interventions chirurgicales complexes en toute sécurité. Préserver leur efficacité pour les générations futures constitue une responsabilité collective dont nous devons nous acquitter avec détermination. Comme le rappelle le slogan de la campagne française : en 2025, les antibiotiques ne sont toujours pas automatiques !

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