Les marchés financiers viennent de vivre un séisme d’une ampleur exceptionnelle. Depuis la fin octobre 2025, les valeurs technologiques liées à l’intelligence artificielle ont connu une correction brutale, effaçant près de 1000 milliards de dollars de capitalisation boursière en quelques jours seulement. Ce retournement soudain secoue l’ensemble de l’écosystème tech et ravive les inquiétudes sur la soutenabilité du modèle économique de l’IA générative.
Les huit principales entreprises du secteur ont collectivement perdu environ 800 milliards de dollars de valorisation. Nvidia, récemment devenue la première société à franchir le cap symbolique des 5000 milliards de dollars de capitalisation en octobre, subit le choc le plus violent avec une perte de 350 milliards de dollars. Le Nasdaq, indice technologique de référence, a reculé de 3% sur cinq jours, marquant sa pire performance depuis avril 2025.
Cette correction touche l’ensemble des acteurs majeurs. Meta, Amazon, Oracle, Microsoft et Alphabet ont tous vu leurs cours dégringoler simultanément. Le mouvement s’explique par une conjonction de facteurs qui alimentent les doutes croissants des investisseurs sur la viabilité économique immédiate de l’intelligence artificielle.
L’endettement massif pour financer les infrastructures d’IA constitue une première source d’inquiétude majeure. Les dépenses cumulées d’Alphabet, Meta, Amazon et Microsoft ont atteint 112 milliards de dollars au troisième trimestre 2025. Ces investissements colossaux visent à construire les centres de données et à acquérir les puces graphiques nécessaires pour entraîner et faire fonctionner les modèles d’IA. Les analystes observent désormais que certaines entreprises recourent même au financement externe pour ces opérations, à l’image de Meta avec Blue Owl Capital ou de l’émission obligataire de 3 milliards d’euros d’Alphabet.
Florian Ielpo, responsable de la macro-économie chez Lombard Odier, établit un parallèle inquiétant avec la bulle Internet des années 2000. Cette période avait vu des investissements massifs dans des technologies prometteuses mais dont la rentabilité tardait à se concrétiser, conduisant à un krach retentissant. Les valorisations actuelles des entreprises tech présentent selon lui des caractéristiques similaires, avec des ratios cours/bénéfices parfois déconnectés de la réalité économique.
Paradoxalement, de nombreuses entreprises justifient actuellement leurs plans de licenciements par les gains d’efficacité permis par l’IA. Amazon, Salesforce et UPS ont toutes annoncé des réductions d’effectifs substantielles en invoquant l’automatisation par intelligence artificielle. Pourtant, les données économiques concrètes peinent à valider ces affirmations.
Une enquête menée par Boston Consulting Group révèle un décalage majeur entre les promesses et la réalité : 60% des entreprises interrogées constatent peu ou pas d’amélioration de leur productivité malgré des investissements considérables dans l’IA. Plus préoccupant encore, l’étude de Deloitte montre que seules 10% des sociétés tirent un bénéfice concret des IA dites « agentiques », ces systèmes capables de prendre des décisions autonomes qui représentent pourtant la prochaine génération promise.
Michael Burry, l’investisseur légendaire qui avait anticipé la crise des subprimes de 2008, a pris des positions massives contre Nvidia et dénonce publiquement ce qu’il considère comme des pratiques comptables trompeuses. Selon son analyse, les géants technologiques comme Microsoft, Meta et Oracle étendraient artificiellement les calendriers d’amortissement de leurs équipements IA pour minorer leurs charges et gonfler leurs bénéfices apparents.
Burry estime que cette méthode pourrait sous-estimer de 176 milliards de dollars les amortissements réels sur la période 2026-2028. Il souligne également que Nvidia accélère le rythme de ses innovations, passant d’un cycle de deux ans à un rythme annuel, ce qui accélère mécaniquement l’obsolescence des générations précédentes de puces. Cette rotation rapide pose un risque systémique pour les entreprises qui ont massivement investi dans du matériel dont la valeur pourrait s’effondrer plus rapidement que prévu.
Les autorités financières internationales multiplient les avertissements. La banque centrale de Singapour s’est jointe au Fonds Monétaire International, à la Réserve Fédérale américaine et à la Banque d’Angleterre pour alerter sur les valorisations excessives des actions technologiques. L’Autorité monétaire de Singapour pointe spécifiquement « l’optimisme démesuré quant à la capacité de l’IA à générer des rendements futurs suffisants », qui pourrait déclencher de fortes corrections sur l’ensemble du marché boursier.
Les prévisions des grandes banques d’investissement se font plus sombres. Goldman Sachs et Morgan Stanley anticipent une baisse de 10 à 20% des valeurs technologiques au cours des deux prochaines années. Dans un scénario plus pessimiste, Mathieu Savary de BCA Research calcule qu’une perte de 20% sur les grandes entreprises tech entraînerait une décote globale de 4400 milliards de dollars, chiffre qui grimperait à 11000 milliards dans l’hypothèse d’un effondrement de 50%.
La situation est d’autant plus délicate que le marché américain avait déjoué tous les pronostics depuis le début de l’année, avec un S&P 500 progressant de près de 20% sur douze mois et établissant 36 nouveaux records. Cette performance exceptionnelle alimentait une forme de complaisance que la correction actuelle vient brutalement dissiper.
Des fonds d’investissement majeurs réduisent désormais leur exposition. Bridgewater et Coatue Management, qui détiennent des millions d’actions Nvidia, ont significativement diminué leurs positions au troisième trimestre. SoftBank et le fonds de Peter Thiel ont même totalement liquidé leurs participations dans le géant des semi-conducteurs, préférant prendre leurs bénéfices avant une éventuelle déroute.
Cette crise de confiance intervient alors que l’intelligence artificielle traverse une phase critique. Trois ans après le lancement révolutionnaire de ChatGPT qui avait déclenché l’emballement des marchés, les promesses doivent désormais se confronter aux réalités économiques. La question centrale qui agite Wall Street est désormais de savoir si les centaines de milliards investis parviendront à générer les rendements espérés, ou si l’industrie tech s’est embarquée dans une course technologique aux coûts insoutenables.










